Photo N&B: portrait de Claude Monet, de face, assis, fond neutre, barbe longue et galurin

Claude Monet et la cécité

Rien ne l’intéressait plus que sa peinture, son jardin et ses fleurs disait-il lui-même. Derrière ces 3 exaltations se cachaient l’art et l’amour des couleurs. Pourtant, saviez-vous que Claude Monet (1840-1926), peintre et figure de proue de l’impressionnisme, avait fini sa vie et sa carrière mal-voyant, aux portes de la cécité ?

L’homme.

Dessinateur talentueux, caricaturiste, Claude grandit au Havre et étudiera la peinture pendant 3 ans à l’Académie de Suisse de Paris. Il part faire son service militaire en Algérie et réformé en 1862. Il rentre sur Paris et rencontre très vite des noms comme Renoir, Sisley, Manet.

En 1874 nait de ce groupe étoffé d’artistes et à l’occasion d’une exposition indépendante et contestataire… l’impressionnisme ! En effet, le tableau « Impression, soleil levant » de Monet est moqué par la critique. L’affront est contourné et la raillerie reprise pour en faire l’étendard d’une vision picturale : oui, ils seront des « impressionnistes » !

L’impressionnisme ne cherche pas à représenter la réalité au plus fidèle mais à capter les effets et le rendu de la lumière (sur l’eau, le ciel, la brume, etc…) pour rendre la forme et les matériaux. Monet disait à ses élèves :  » Quand vous sortez pour peindre, essayez d’oublier quels objets vous avez devant vous, un arbre, une maison, un champ ou quoi que ce soit. Pensez seulement ceci : voici un petit carré de bleu, de rose, un ovale de vert, une raie de jaune, et peignez-les exactement comme ils vous apparaissent, couleurs et formes exactes, jusqu’à ce qu’ils vous donnent votre impression naïve de la scène qui se trouve devant vous. »

« Les coquelicots », « Les nymphéas », « Le parlement de Londres », « Le déjeuner sur l’herbe », « La promenade », « La femme en robe verte », ces tableaux bien connus de Claude Monet nous parlent déjà par leur titre de couleurs et de lumière…

Et Monet, travailleur acharné et angoissé, étudiera celles de son environnement proche toute sa vie. Notamment dans sa maison-refuge de Giverny en Normandie où il construira peu à peu le décor rigoureux de son monde chromatique. Aujourd’hui à visiter, cette demeure haute en couleur et aux bassins de nymphéas mondialement connus puisque peints 250 fois par l’artiste, va pourtant abriter une période sombre, une période aux couleurs changeantes. Atteint d’une double cataracte dès 1908, Monet perd peu à peu la vue et sa perception des couleurs se déforme. Monet sans l’exactitude des couleurs ? C’est comme un soldat seul sans la cohésion de son peloton. L’homme à la carrure de bon-vivant, au galurin et à la barbe longue, prolifique et attentif, éternel insatisfait, perd le médium de son génie… la vue !

Mais pour mieux comprendre le personnage et l’importance du sens visuel dans son besoin impérieux de déchiffrer la nature, continuons de nous mettre à sa place…

L’œil, la main, la lumière et la toile.

Monet utilise également la photographie qu’il pratique par exemple pour ses séries sur Londres et Venise. Pour le peintre, le premier contact avec le motif revêt une importance primordiale. Il prend le pinceau en main. « Il commence brusquement à couvrir une toile blanche de plaques de couleurs qui correspondent aux tâches colorées que lui donne la scène naturelle entrevue ». Dès la première séance, la toile doit être couverte autant que possible sur son étendue. Sur une toile ébauchée, Monet peint à « pleine pâte, sans mélange, avec quatre ou cinq couleurs franches, en juxtaposant ou superposant les tons crus ». Monet renonce d’ailleurs aux bases sombres dès 1865. Ainsi, une étude à laquelle Monet a travaillé une première fois est revêtue de traits épais d’environ un demi-centimètre et distants l’un de l’autre de deux centimètres, lesquels sont destinés à fixer l’aspect de l’ensemble. Le lendemain, revenu sur les lieux, il complète la première esquisse. Les détails s’accentuent, les contours se précisent. Ainsi, sur une toile qui a bénéficié de deux séances, les traits sont nettement plus rapprochés et le sujet commence à prendre forme. Le tableau doit être poussé aussi loin que l’artiste le juge nécessaire, lui seul pouvant déterminer le moment à partir duquel il est impossible d’aller plus loin. Monet accorde aussi beaucoup d’importance aux détails. Ses tableaux comme Le Bassin aux nymphéas, harmonie verte, ou harmonie rose révèlent plus de 70 000 touches par mètre carré.

Pour ses séries de tableaux, Monet recherche les effets dans ses toiles. Il travaille sur plusieurs toiles en parallèle. Déjà en 1885, Maupassant note que « il allait, suivi d’enfants qui portaient ses toiles, cinq ou six toiles représentant le même sujet à des heures diverses et avec des effets différents. Il les prenait et les quittait tour à tour, suivant les changements du ciel. » Il ne travaille que lorsqu’il a son effet. Cette méthode se développe avec le temps, pour les vues de Londres il peint sur plus de quinze toiles en parallèle, les vingt-deux toiles des Grandes Décorations (Commande de Clémenceau pour l’État français) sont peintes aussi en même temps.

Monet s’exerce à représenter aussi bien des paysages que des portraits. Toutefois il reste dans l’optique de montrer la lumière et de restituer les sensations premières. Pour ce faire, il réfléchit à la mise en scène qui pourrait représenter au mieux la mouvance de la lumière. La répétition du motif n’est qu’un prétexte pour le peintre, l’objet représenté importe bien moins que l’évolution du sujet au cours des heures.

Perfectionniste et investi depuis toujours, Monet déclare : « Plus je vais, plus je vois qu’il faut beaucoup travailler pour rendre ce que je cherche ». Monet gratte ou détruit parfois ses toiles après coup. Particulièrement à la fin de sa carrière, il détruit de nombreuses toiles : trente en 1907. Il explique : « Je dois veiller à ma réputation d’artiste pendant que je le puis. Lorsque je serai mort, personne ne détruira un seul de mes tableaux, quelque mauvais soit-il ». Peu avant sa mort, il fait détruire par sa belle-fille Blanche de nombreux tableaux. Des dernières années faites de joie, de crainte et parfois de véritable colère dont les crises nerveuses lui faisaient détruire de nombreuses toiles. Une fin d’existence et de carrière dont peu connaissent la menace et une autre réalité : le combat pour la vue.

Peindre et ne plus voir : le changement

Vers la fin de sa vie son emploi du temps devient très réglé. En 1908, la journée estivale à sa maison de Giverny est divisée comme suit : la matinée et le début de l’après-midi sont occupés par le travail, ainsi que la fin de journée. De trois à cinq heures voire six heures, Monet effectue une pause pendant laquelle il reçoit ses invités. La fermeture des nénuphars dans ses bassins est la cause de cette interruption. Et le travail en soirée permet de capter des effets de fin de jour.

1908 est aussi l’année à partir de laquelle se fait sentir concrètement le handicap de sa double cataracte. Monet peut de moins en moins lire, un œil est quasiment aveugle, la lumière excessive le fatigue, il porte des lunettes noires et souffre de douleurs névralgiques. De 1922 à 1926, année de son décès, le peintre déjà célèbre se confine dans la pénombre, subit des traitements de compresses chaudes et de gouttes d’Atropine. Il finira par dicter toutes ses lettres à sa femme. Opéré d’un œil en 1923, il oscillera ensuite entre espoirs de convalescent et abattements sévères dus aux rechutes et à l’inquiétude de devenir aveugle. Pressé par Clémenceau de finir « Les grandes décorations » – tableaux géants commandés par l’État – Claude Monet regrette son opération, déprime par période et use de nombreuses lunettes, colorées ou blanches, pour améliorer sa vision de la lumière naturelle qui lui est si chère et dont il sait sa perception des couleurs … être mensongère !

Jacques Mawas, second ophtalmologiste de Monet rapporte les commentaires du peintre : « je vois bleu, je ne vois plus le rouge, je ne vois plus le jaune ; ça m’embête terriblement parce que je sais que ces couleurs existent ; parce que je sais que sur ma palette il y a du rouge, du jaune, il y a un vert spécial, il y a un certain violet ; je ne les vois plus comme je les voyais dans le temps, et pourtant je me rappelle très bien les couleurs que ça donnait. » Mawas demanda à Monet « Mais comment savez-vous que vous peignez en bleu ?  Par les tubes de peinture que je choisis. »

Cette anomalie de la vision des couleurs qu’il ressentait avec une intensité particulière le faisait passer par des périodes différentes, où sa perception du spectre lumineux changeait, entre un œil en soin et convalescent et un autre dont la cataracte culminait. C’est en cette période que l’on est frappé par l’absence totale du souci des formes dans sa peinture. Certains ont voulu y voir une étape supplémentaire vers un impressionnisme total, d’autres l’adaptation à une nouvelle perception.

Tableau le bassin aux nymphéas 1899

Tableau « Bassin aux nymphéas » de 1899 – sans cataracte

Tableau Le bassin aux Nymphéas 1923

Tableau « Bassin aux Nymphéas » de 1923 – avec cataracte

Le port de verres teintés améliora un peu son trouble coloré et lui permis de peindre jusqu’à sa mort en décembre 1926. « Le peintre opéré de la cataracte doit renoncer à peindre : et c’est ce que je n’ai pas su faire » écrit-il en mars 1925. Sa palette change avec sa perception. Son œuvre vit des tournants au gré de sa maladie.

Quatre mois plus tard, en juillet, il écrit pourtant dans un énième revirement à son ophtalmologiste : « Je suis du reste très heureux d’apprendre qu’enfin j’ai retrouvé ma vraie vision et cela presque d’un seul coup. Bref, je revis et suis dans la joie de tout revoir et je travaille avec ardeur. »  Après deux ans de récriminations quasi continuelles, il arrive alors une période où il semble s’accoutumer à sa vision et trouver un nouvel équilibre à sa palette. De nouvelles lunettes du fabricant allemand Zeiss semblent corriger au mieux sa vue de loin et le soulager dans son travail. Le 4 janvier 1926, 11 mois avant sa mort, il confirme à ce même docteur : « moi non plus je ne vous oublie pas, quoique vous m’ayez fait souffrir, ce qui n’est rien puisque j’ai retrouvé la vue et cela ne s’oublie pas. »

En décembre 1926 Claude Monet décède d’un cancer du poumon. Des années de tests médicaux et de yoyo émotionnel prennent fin avec la mort de l’un des peintres les plus apprécié de son vivant au XXe siècle. Curieusement, une cécité progressive mais irrécupérable atteindra de nombreux peintres impressionnistes : Renoir, Pissaro, Cézanne, Degas,… Ils continuèrent eux aussi à peindre mais à l’instar de Monet sans se poser trop de questions sur leur anomalie visuelle, y trouvant même le courage d’une évolution encore plus radicale face aux courants de peinture officiels. Adaptation. Par son oeuvre Claude Monet a voué sa vie à observer la lumière, puis à la fixer, à l’archiver sur des toiles pour les autres. Cet archivage minutieux, heure par heure, ces tableaux comme autant de « carnets » des tonalités sont le leg de Claude Monet à la peinture, alors que ses derniers tableaux semblaient déjà annoncer…. l’art abstrait !

Denis Guérin

Pour les voyants ou les proches de non-voyants, partez à Giverny et visitez virtuellement la maison de Claude Monet en grand écran en suivant ce lien :

https://fondation-monet.com/visite-virtuelle/

Une maison atypique, lumineuse et chamarrée où l’harmonie colorée et l’expressivité de chaque pièce le maître des lieux et sa peinture. Pourquoi ne pas s’y rendre une fois le confinement fini et découvrir les célèbres jardins de l’artiste, immortalisés dans de nombreuses œuvres ?

Et à écouter pour les non-voyants et les autres, l’œuvre bien connue « Le déjeuner » en audiodescription. Activez le lecteur audio ci-dessous :

La série des « Cathédrales de Rouen » audiodécrite par le musée d’Orsay en suivant le lien suivant :

https://bit.ly/342Irpy

Puisque vous êtes arrivé jusqu’ici , encore un bonus  « le saviez-vous ? »

Jean-Pierre Hoschedé (1877-1960), parfois indiqué comme étant un des fils naturel de Claude Monet épouse en 1903 Geneviève Costaddau dont il a un fils : Maurice Hoschedé (1919-1977) dans la descendance duquel figure notamment l’animatrice, chanteuse et actrice …. Dorothée (1953) ! Frédéric Hoschedé de son vrai nom.

Sources :

  • « L’opération de la cataracte de Claude Monet. Correspondance inédite du peintre et de G.-Clemenceau au docteur Coutela. » par J. ROYER, J. HAUT et P. AMALRIC.

https://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx1984x018x002/HSMx1984x018x002x0109.pdf

  • Article :

https://www.snof.org/encyclopedie/la-cataracte-de-claude-monet

  • Wikipédia :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_Monet