INTERVIEW DE THOMAS SCHLESSER
Son livre-phénomène « Les Yeux de Mona » en braille. Un livre pour voir autrement …
Une enfant et son irrémédiable cécité. Les deux compagnons sont en devenir. Un grand père passionné d’art. Des tableaux de maîtres parmi les plus connus au monde. Ils ont un an pour en comprendre la beauté et la sagesse avant que le noir ne se fasse. Mona s’éveille à un sens alors même qu’il disparait. Où va l’amener cette initiation ? En témoin habilement guidé, le lecteur prend part à tout.
Un roman à l’ambiance sensuelle et au rythme singulier où grands maîtres de la peinture, handicap visuel et sagesse de vie se côtoient dans une résonance encore jamais explorée. Une ode philosophique à la culture, aux sens, à la beauté de l’histoire et à l’histoire de la beauté. Des qualités qui n’expliquent qu’en partie le triomphe des 500 pages des « yeux de Mona » dans plus de 60 pays et c’est pour cela que nous partons rencontrer Thomas Schlesser, historien de l’art, écrivain et professeur à l’École polytechnique : l’auteur du « phénomène Mona » ! Décryptage de son rapport au handicap visuel et de son livre qui est d’une rare finesse, quelque part à mi-chemin entre le cinéma, l’audiodescription, l’œuvre écrite et l’œuvre picturale, mais surtout … pensé pour les déficients visuels dès le départ. Vous ne pourrez bientôt plus détourner votre vision du chemin que Thomas Schlesser à penser pour vous …
« Les yeux de Mona » en braille, 13 volumes, 22,90€ prix particulier, ici.
INTERVIEW
1. CTEB: Il y en a de moins en moins mais pour ceux qui ne vous connaissent pas, comment Thomas présenterait l’écrivain Schlesser ?
– Thomas Schlesser : J’ai toujours aimé écrire, j’en ai même toujours ressenti le désir. En revanche, je n’ai jamais trop rêvé d’un statut de romancier. Je dirais plutôt que j’ai toujours cherché le moyen d’expression adéquat pour dire ce que j’avais à dire. Parfois, c’est l’essai qui est le plus pertinent, parfois un film documentaire, parfois un podcast, parfois un entretien, une exposition ou une performance. Et parfois, c’est avec la fiction.
2. CTEB : Qui a eu l’idée de la couverture du livre (ndlr : le détail du regard de « La jeune fille à la perle » du peintre Johaness Vermeer) ? Un bleu atypique d’une coiffe qui prend la partie haute de la couverture, un regard et un nez qui se retournent pour vous fixer, le tout craquelé d’un vernis ancien …. Il se créer tout de suite une émotion, puis une tension et enfin un suspense. Et pas de publicité mensongère ici, ces trois aspects se retrouveront bien tout au long du livre !
– T.S: Je ne voulais pas qu’il y ait en couverture une œuvre parmi les 52 que vont voir Henry et Mona. Cela aurait surdéterminer son importance. Je voulais en revanche une œuvre iconique du regard, métaphorique du contraste entre lumière et obscurité. Ce tableau est parfait. Et puis, il est mentionné à la dernière page du livre. C’est un bon moyen de vérifier si le lecteur est allé au bout !

La couverture du livre « Les yeux de Mona », un détail du tableau « La jeune fille à la perle » de Johannes Vermeer.
3. Ça c’est pour le lecteur voyant. Ce premier contact avec « les yeux de Mona » et ses indices échapperont bien sûr au lecteur non-voyant. Comme vous le faites avec talent dans le livre, pourriez-vous décrire cette couverture aux non-voyants ?
– T.S. : Ah ! Voilà une question en forme de torture ! Cette fois, c’est à quelqu’un de me décrire ce tableau et non à moi de le faire pour les autres !
4. Quelle est votre définition personnelle du mot « Art » ?
– T.S. : Ce n’est pas exactement une définition et ce n’est pas tout à fait personnel, un peu comme le couteau sans lame qui a perdu son manche, donc ! Mais j’adore cette phrase de Robert Filliou qui, sans être dans Les Yeux de Mona, en est le message profond : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. »

Portrait de Thomas Schlesser. Bouche et yeux grand ouverts, ses mains tenant sa tête, il est sidéré à l’image d’une célèbre couverture du livre « Le Horla » de Guy de Maupassant.
5. Le succès du livre est international. D’après les retours qui vous ont été faits, comprenez-vous désormais pourquoi il touche autant de monde ?
– T.S. : J’espère, pour commencer, que c’est un bon livre. Je ne prétends pas avoir écrit La Recherche du temps perdu mais je pense que les lecteurs qui ont soigné leur lecture ont pu mesurer toutes les strates qui s’y trouvent. Je crois que l’idée d’un art au service de la vie, la place qui y est accordée aux grands-parents et à la transmission et le caractère mythique du patrimoine dont il est question sont des éléments cruciaux de ce succès.
6. Pourquoi et comment êtes-vous devenu romancier ?
– T.S. : Je pense vraiment que c’est l’envie de dire que l’art est au service de la vie qui m’a poussé vers la fiction. C’est un message qui ne peut pas passer par un essai mais bel et bien par une démonstration sensible, dont le roman est la meilleure déclinaison possible.
7. Votre livre est une œuvre littéraire talentueuse et passionnante. Mais elle a, me semble-t’ il, une autre dimension. Elle est logiquement organisée et subtilement didactique : 1 chapitre par tableau. On découvre les œuvres dans la chronologie de l’histoire. Chaque titre de chapitre est le nom de l’artiste peintre et une maxime de sagesse s’y associe pour résumer l’essence des paragraphes qui suivent. Le tableau de maître se découvre ensuite auprès des personnages. Est-ce votre part de pédagogue qui s’exprime là ? Avez-vous eu la tentation par ce récit d’enseigner ?
– T.S. : J’adore mon métier de professeur et j’enseigne depuis une vingtaine d’années. Je ne peux pas me défaire de mes habitudes ni de mes réflexes d’enseignant. Par conséquent, ce livre est aussi, parfois, un peu un cours d’histoire de l’art tel que j’ai pu en donner, oui. Il s’agit cependant surtout d’une invitation à s’approprier le bonheur de transmettre et d’échanger. Je pense que le « système » du livre peut se réinventer sans problème. Maintenant, je reconnais qu’il fait plutôt bien ses preuves…
8. Loin d’être rigide, cette organisation est assez douce et poétique pour être rassurante. Ce livre traite d’un sujet angoissant, ce que les malvoyants appellent « la transition », ce chemin du condamné vers la cécité. Pourtant, ce livre a quelque chose de rassurant. Cette organisation logique et sans effort pour le lecteur me rappelle l’aide que procure la canne blanche ou un chien guide à un aveugle : celle de permettre une compréhension de ce qui vient à soi et de pouvoir ainsi l’appréhender en sécurité. Quelle était votre intention à ce sujet ?
– T.S. : C’est l’habitude d’enseigner, là encore. Vous n’avez pas d’autre choix que de prendre les gens par la main et de les initier pas à pas. Mieux : quand quelque chose de difficile se profile, il ne faut pas hésiter à prévenir de la présence d’un obstacle un peu substantiel. Bien souvent, je précise à mon public, quel qu’il soit : « Là, ça va être un peu plus trapu, mais c’est compréhensible si on s’accroche un peu. Et si ce n’est pas clair, je reprendrai. »
9. Là encore et c’est une chose rarissime, une description textuelle des tableaux, d’une grande netteté, prend toujours place dans chaque chapitre pour mettre la jeune Mona, son grand-père et le lecteur sur un pied d’égalité. Ce qui permet au récit de votre livre d’être déjà extrêmement adapté aux déficients visuels. A l’instar de l’audiodescription, faire une description objective et compréhensive d’une œuvre culturelle n’est pas du tout facile. Pourquoi ces descriptions et d’où vous vient ce talent pour les réaliser ?
– T.S. : C’est un défi littéraire, un peu « oulipien » qui permet de changer de niveau de langue. Il y a des séquences de récit très légères, volontairement dépourvues de toute sophistication. Les descriptions – dites ekphrasis en grec ancien – sont beaucoup plus évoluées, d’un vocabulaire touffu, rythmées par des tournures grammaticales complexes. Je ne sais pas si j’ai du talent mais en revanche je vous garantis qu’il fallait une sacrée patience pour arriver à finaliser chacun de ces petits textes !

Photo de Corentin Fohlen pour le Pèlerin. Thomas Schlesser au musée d’Orsay, observe de prés le tableau « Devant le Labourage nivernais » de Rosa Bonheur.
10. On parle très souvent de la fin des livres. Pas souvent de leur début.
Le début de votre histoire est superbe, visuelle, cinématographique. Des scènes prêtes à l’emploi pour une adaptation en film. Des scènes tout droit sorties d’un story-board, une découpe comme un montage de long-métrage : suspense en ouverture, dès la première ligne, zooms et dézooms sur les personnages, détails puis élargissements, vues micro puis macro, du léger qui alterne avec du stressant, … on est pris !
Un séquençage qui entrecoupe personnages et lieux pour rapidement mais subtilement laisser le spectateur-lecteur comprendre sans les nommer les liens, les interactions, l’univers de l’intrigue. Le lecteur n’est pas pris pour un idiot et avec cette habile mosaïque rythmée, il comprend par lui-même, assemble seul et sans frustration le puzzle. Vient alors un malin plaisir d’enfant, celui de comprendre, de réussir à réunir et à imaginer. Ok, c’est sûr, … on veut lire la suite ! Avez-vous pris un soin particulier avec ce début ? Comment avez-vous appris à écrire un livre, à ficeler un scénario ? Vos inspirations de départ pour ce script ?
– T.S. : Le « pitch » est venu d’un bloc et je ne l’ai pas « élaboré » ; il relevait de la pure intuition. Le scénario, quant à lui, était à la fois un jeu littéraire – là encore proche des logiques de l’Oulipo – et, surtout, une adaptation libre de mes sensations d’enfance. Je n’ai pas du tout eu une telle enfance mais ce sont les sensations de celle-ci qui ont fait naître le scénario.
11. Page 10 : « L’ombre s’empara de sa vue depuis son propre corps, depuis l’intérieur. En elle-même s’était insinuée une nappe opaque qui l’avait coupée des polygones tracés sur son cahier d’écolière, de la table en bois brun, du rôti posé plus loin, de sa mère en tablier blanc, de la cuisine carrelée, de son père assis dans la pièce à côté, de l’appartement de Montreuil, du ciel grisé de l’automne qui surplombait les rues, du monde entier. L’enfant, par un sortilège, plongeait dans les ténèbres. »
J’adore cette phrase de votre livre. Elle est moderne et « graphique ». C’est un effet spécial, un « zoom arrière » que la bibliothèque visuelle des voyants connait bien, une mise en abyme inversée. On s’éloigne par pallier et on prend conscience que la cécité éradique la prise de nombreuses informations à toutes les distances, de très près comme de très loin. Son isolement est radical. Avant d’écrire ce livre, que connaissiez-vous du handicap visuel ? En tant qu’auteur, que saviez-vous du braille et de l’édition adaptée aux non-voyants ?
– T.S. : Merci d’abord de votre compliment. Moi aussi, j’aime vraiment bien ce passage… Quant à mes connaissance des adaptations en Braille, j’étais en l’espèce tout à fait ignorant ou presque. J’en ai découvert les difficultés qu’ avec Mona. En revanche, je me suis intéressé au handicap de manière générale depuis longtemps. Comme professeur, j’ai évidemment rencontré fréquemment des invalidités avec lesquelles je devais composer. Je me rappelle d’une polyhandicapée extrêmement courageuse dont l’un des problèmes étaient la déficience visuelle. Elle participait à un de mes cours d’histoire de l’art et je faisais travailler les valides de sorte qu’ils s’adressent à elle pour lui faire percevoir au mieux des œuvres. L’exercice fonctionnait : tout le monde y était gagnant. Je voudrais ajouter que la Fondation Hartung-Bergman que j’ai l’honneur de diriger a développé des collaborations fort heureuses avec l’INJA. Enfin, après avoir longtemps ambitionné d’écrire un livre sur l’art et le handicap à travers les siècles, je vais m’atteler au sujet sous forme d’un colloque et d’une publication collective. Mais je ne veux pas non plus m’attribuer des vertus et des mérites que je n’ai pas. Mon engagement et mon concours demeurent très superficiels comparés à ceux des vrais acteurs sociaux, médicaux, éducatifs au quotidien.
12. Pour tout cela et de manière éphémère, c’est un livre qui remplace la vue à bien des égards! Pour tout cela, « Les Yeux de Mona » me semble un livre incroyablement indiqué pour une personne non-voyante. L’aviez-vous en tête dès le départ ?
– T.S. : Absolument. Dès que je commence à écrire le roman, je me fais une promesse insensée. Je me dis que le livre évoquant la cécité, il devra être fait pour les non-voyants. Il devra leur parler. Non pas davantage qu’à des voyants, c’est impossible, mais leur parler mieux que n’y est jamais parvenu n’importe quel essai, manuel ou podcast d’histoire de l’art. Je n’ai pas du tout la prétention d’ avoir remporter le défi et j’ai peur d’être horriblement décevant pour beaucoup de non-voyants, quelle que soit la grande gentillesse de votre question. En revanche je peux jurer qu’il s’agissait d’une ambition présente au premier mot tapé sur la feuille blanche.
13. Ce livre me semble être l’œuvre d’une personne très visuelle qui veut partager ce rapport au monde et à sa beauté en prenant paradoxalement appui sur la perte de la vue. Quel est votre rapport aux sens ? Ont-ils une place consciente dans votre façon d’écrire ?
– T.S. : J’aime les écrivains du concret, y compris parmi les poètes. Je préfère la littérature de la sensation à celle du sentiment. Si je vous cite ces mots de Guillaume Apollinaire, par exemple : « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire », c’est génialement sonore, tactile, visuel, voire gustatif (si on entend par verre son contenu métonymique d’alcool), et cela traduit en même temps à merveille les chauds-froids et les accidents de nos humeurs.
14. Vous avez eu en main l’adaptation en braille que nous avons faite de votre livre. Vous souvenez-vous d’une sensation particulière à son ouverture ?
– T.S. : J’étais bien sûr surpris par le volume total. J’ai caressé maladroitement le papier et je me suis demandé quel mot cela pouvait bien être, là, sur le bout de mes doigts. Et puis j‘étais fier, heureux, tellement heureux.
15. Si vous étiez nommé demain conseiller du gouvernement ou Ministre de la Culture ou du handicap, quelle serait votre première mesure pour développer l’accès à la culture ?
– T.S. : Ce serait de m’inspirer du programme de mon ami (et maître), l’artiste François Hers : le programme des Nouveaux commanditaires. Il s’agit d’un protocole d’action culturelle où ce sont les fractions de la société civile qui mentionnent leur besoin d’art, à charge ensuite pour un médiateur de trouver les réponses adéquates en recourant à des créateurs qui en sont capables. J’en aurais pour des heures à vous expliquer cela mais informez-vous à l’occasion : Les Nouveaux commanditaires constituent pour moi un modèle extraordinaire.
16. À l’ère du livre audio et numérique, est-ce que la lecture d’un livre en papier vous parait encore importante ?
– T.S. : Je suis très attaché au papier, oui, mais je sais que nos pratiques changent et j’adore moi-même me laisser embarquer par le charme d’une lecture bien conduite. Il y a des voix d’acteurs et d’actrices qui semblent faites pour ça. François Cognard qui a lu Mona pour son édition audio a fait un travail remarquable.
17. Le succès et la reconnaissance, ça change quoi en fait ?
– T.S. : Je vais vous dire que ça ne change pas rien et vous ne me croirez pas, je le sais. Et vous aurez sans doute raison… Disons que cela ne change pas grand-chose de fondamental. Je suis content pour Mona elle-même, je suis content qu’elle existe ainsi, qu’elle fasse plaisir aux gens. Quand je pense à cela, mon cœur bondit de joie.
18. Un mot de la fin pour votre lectorat déficient visuel ?
– T.S. : On est ensemble, les amis. Ensemble. Bien sûr, je n’ai pas vos problèmes, je ne peux en aucun cas me mettre à votre place, je n’ai rien à vous offrir de miraculeux, aucune promesse à vous faire. Mais on est ensemble, embarqués dans ce drôle de monde où on se cogne toutes et tous de toute part et tout le temps. On ne se lâche pas. Et tant pis si on tâtonne – car c’est un bon moyen de prendre son temps !
Denis Guérin
RESSOURCES / EN SAVOIR PLUS
Le quatrième de couv’ de « Les Yeux de Mona » :
Cinquante-deux semaines : c’est le temps qu’il reste à Mona pour découvrir toute la beauté du monde. C’est le temps que s’est donné son grand-père, un homme érudit et fantasque, pour l’initier, chaque mercredi après l’école, à une œuvre d’art, avant qu’elle ne perde, peut-être pour toujours, l’usage de ses yeux. Ensemble, ils vont sillonner le Louvre, Orsay et Beaubourg. Ensemble, ils vont s’émerveiller, s’émouvoir, s’interroger, happés par le spectacle d’un tableau ou d’une sculpture. Empruntant les regards de Botticelli, Vermeer, Goya, Courbet, Claudel, Kahlo ou Basquiat, Mona découvre le pouvoir de l’art et apprend le don, le doute, la mélancolie ou la révolte, un précieux trésor que son grand-père souhaite inscrire en elle à jamais.
Grand roman d’initiation à l’art et à la vie, histoire d’une relation solaire entre une petite fille et son grand-père, Les Yeux de Mona connaît un destin fabuleux : traduit dans plus de vingt pays avant même sa parution en France, c’est un phénomène international.
