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Moitié gauche: un rond blanc sur une texture bleue. Moitié droite: l’affiche du film. Le rugbyman rentre de face sur le terrain en tenant 2 enfants par les mains

Interview de Lecia Caris : « les oubliées de St-François »

Fin de vie des aînés, pouvoir et abus, Église et perversion : un roman noir poétique et son auteure abordent les maux de notre société !

 

Elle vit en Haute-Savoie, elle écrit son premier roman-thriller et c’est un succès ! Dans la veine de livres comme « Le parfum » ou « Da Vinci Code », l’intrigue se passe de mains en mains. Des mains brulantes, odieuses, perverties. Les mains de l’institution. L’institution politique, administrative ou religieuse, où des esprits s’accrochent au pouvoir, à l’illusion, abritent la folie et cultivent le secret.

Sauf que dans « Les oubliées de Saint-François », l’intrigue serpente dans les méandres de notre société contemporaine. Malgré son titre aux sonorités surannées, c’est bien d’aujourd’hui qu’il s’agit. Lecia Caris peut alors en profiter pour passer ses messages, certains autobiographiques, et sa poésie. En plus du brio à traiter la perversion, le machiavélisme mystique et les indices ténus, la romancière ajoute à ce genre la critique sociale. Fine comme féminine, finement dénonciatrice donc. Sans prendre le devant de l’histoire laissé au suspense, vous retrouverez dans le décor des « oubliées de Saint-François » certains des sujets qui étouffent actuellement notre monde : la fin de vie de nos ainés et les carences de nos EPHAD, la maladie d’Alzheimer, l’église et la pédophilie, le viol et la maltraitance faite aux femmes, … Un style, un talent, un équilibre, un livre avec un contenu riche et une histoire noire précise ! Il n’en fallait pas moins pour aller rencontrer Lecia et faire notre interview-enquête d’apprentis-détective !

 

Bonjour Lecia !

1. Votre propre maman a fini sa vie dans un Ephad, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Vous remerciez chaleureusement le personnel et la structure qui l’ont accompagnée dans sa fin de vie pour leur aide. Pourquoi avoir pris en filigrane de votre fiction un Ephad et la fin de vie ?

-Ma mère a vécu ses sept dernières années dans un EHPAD. Mais elle était déjà bien malade depuis six ans. Mon esprit a baigné dans cette ambiance quasi quotidiennement. Je ne pouvais pas accepter que tout ce que ma mère avait subi ait été en vain. J’avais besoin de le raconter.

Personne n’est préparé à cela. Il est difficile de s’imaginer de ce que représentent ces institutions sans y être confrontées. La France compte plus de 610 000 résidents en EHPAD et les chiffres ne font que croitre.

À ma connaissance, aucun auteur de roman policier ne s’était encore risqué à placer son récit dans cet environnement. Intégrer des meurtres, dans un tel contexte, n’a fait que multiplier l’horreur et la souffrance. Assassiner des personnes au comble de leur fragilité et au seuil de leur vie, rajouter du noir au noir et pousser l’indicible à un degré supplémentaire, décrire cela avec sensibilité, sans mièvrerie, je savais que la tâche serait délicate.

 

2. Vous écrivez à la première page du livre en guise d’épigraphe: « Ainsi, j’ai traversé la douleur de l’écriture, […] ». Ce fut douloureux d’écrire ?

-J’étais consciente dès le départ que cela allait être douloureux. Revivre certaines scènes, par l’écriture, fut extrêmement difficile, voire cruel. Mais il est possible que cette souffrance provienne également de mon style, de mon implication dans le récit. Je suis chacun de mes personnages. Ça m’oblige à prendre conscience de certains traits de ma personnalité, de mes faiblesses et de mes contradictions. Leur détresse est mienne. Au point de devenir insupportable. Au point de hurler, parfois.

La douleur physique se soigne et finit par disparaitre dans la plupart des cas. La souffrance morale, elle, ne nous quitte jamais vraiment. Elle fait partie de ce que nous sommes. Bien sûr, nous l’aménageons, nous la calmons en trouvant des explications censées apaiser nos tourments. C’est un peu comme de la poussière que l’on dissimule sous un tapis. Des années plus tard, elle est toujours présente. Une couche de crasse noire et épaisse, bien ancrée dans notre quotidien. En “étant” mes personnages, je la chasse le temps d’un roman.

 

3. Depuis votre expérience avec votre maman et l’écriture de ce livre, quel est votre rapport à la mémoire et au souvenir ?

-La simple pensée de la perdre m’effraye plus que quoi que ce soit. Plus que n’importe quelle autre maladie mortelle. Pour moi, la mémoire est l’incarnation de la liberté. C’est elle qui me permet de garder le contrôle sur ma vie, de fonder mes choix. La perdre, c’est me retrouver en prison, dépendante des autres. C’est disparaitre en substance.

Bien entendu, notre mémoire peut être trompeuse. Les neurosciences nous l’affirment, la structure du cerveau se modifie continuellement par plasticité et neurogenèse. Elle n’a pas la précision d’une mémoire digitale d’ordinateur. Et c’est cette évolution constante du cortex qui nous permet d’être curieux et créatifs, de relier des souvenirs, d’en extraire des principes. Pour un écrivain, ces connexions nouvelles sont au cœur de son travail, car c’est ainsi qu’il construit des histoires, de la fiction, sur la base de ce qu’il a vécu et appris, donc de ce qu’il a enregistré.

Nous nous rappelons mieux les choses qui nous ont touchés sentimentalement. L’affect ouvre une porte et tous les éléments qui y sont liés se précipitent dans la brèche. Perdre la mémoire c’est aussi éteindre sa sensibilité.

 

4. Vous abordez par votre livre un sujet malheureusement toujours extrêmement choquant de notre actualité : le viol et la pédophilie dans l’église. Pourquoi avoir donné ce contexte religieux à votre histoire ? Souhaitez-vous donner un message particulier en prenant appui sur ces peurs profondes qui ont entaillé les vies de bien des générations ?

-D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été révoltée face à l’injustice sous toutes ses formes. Et une de celles qui me touchent le plus, c’est l’abus de pouvoir. Lorsque quelqu’un profite de sa situation dominante pour abuser, tromper, une personne fragile qui n’a pas les moyens de se défendre ou même de comprendre les implications de ce qu’on lui demande. Généralement, le contrôle se fait par la peur et l’autorité. La plupart d’entre nous tendent à respecter cette dernière, sans cela la société humaine ne serait pas possible. Malheureusement, très fréquemment, les hommes en jouent pour satisfaire leurs désirs ou ambitions propres.

La pédophilie dans le cadre de l’église me fait horreur. Il y a abus de la faiblesse et de l’innocence de l’enfant, sous couvert de Dieu. Quelle belle hypocrisie ! Enseigner le bien et faire son contraire.

La pédophilie est beaucoup plus répandue qu’on ne le pense. Il faut dénoncer et fustiger ceux qui commettent de tels actes, mais aussi ceux qui les couvrent pour ne pas nuire aux intérêts de leur organisation.

 

5. Dans le livre, le monde olfactif est très présent. Les odeurs y sont souvent décrites et relient des passages de l’enquête. Quel est votre rapport à ce sens ? Et à celui de la vue ?

-J’ai moi-même l’odorat très développé. J’ai remarqué, qu’à cause de cela, ma manière de construire la réalité était différente. Ce que je vois se juxtapose à ce que je sens. Ainsi, mon appréciation des choses, des gens, va non seulement être dictée par l’apparence visuelle, mais également par des sensations olfactives. C’est pourquoi j’ai voulu qu’Harmony, mon personnage principal, mette son hyperosmie au service de l’enquête.

Nous avons essentiellement développé notre société autour de la vue – les mots liés à ce sens sont plus nombreux – et peut-être un peu perdu l’olfaction que possédait l’homme primitif. Ils étaient les deux sens qui lui permettaient de repérer les prédateurs et les proies à distance. Je pense que nous passons là, à côté d’un monde complexe et riche.

 

6. Comment imaginez-vous la lecture de votre livre en braille, arborant fièrement ses grandes pages toutes blanches, et décodées du bout des doigts par les sensations de relief qu’il procurera ?

-Je me sens très fière et honorée d’être publiée en braille et pouvoir ainsi m’adresser à un tout nouveau lectorat.

Je crois que chacun construit son monde intérieur en fonction de ses perceptions. Les non-voyants ont, semble-t-il, pour compenser, fortement développé certains de leurs autres sens. J’essaye d’imaginer leur univers en étant attentive aux effets produits par ces différences de perception. Je trouve intéressant de peindre des tableaux multidimensionnels en associant dans mes textes des ressentis provenant d’autres sens que la vue. Par exemple : deux objets peuvent être visuellement identiques, mais fort distincts au touché ou à l’odorat, cela ouvre d’énormes possibilités du point de vue de l’intrigue et de l’écriture.

Dans tout récit, les mots sont une composante, mais c’est le public avec ses émotions personnelles qui les interprète. Guidé par le texte, il reconstitue une histoire qui lui est propre. Après lecture, il va lui rester une impression, une ambiance, des sentiments.

Je serai très curieuse d’avoir les réactions de mes lecteurs en braille. Car ce sont justement toutes ces sensations issues d’une sensibilité différente que je me réjouis de recueillir.

 

7. Comment et pourquoi êtes-vous devenue écrivaine ? Pourquoi avoir choisi le thriller pour vous exprimer ?

-J’ai été élevée par ma grand-mère qui était fan de série policière. Nous passions beaucoup de temps à regarder des Colombo, des Maigret… De nature curieuse, j’avais un besoin viscéral de comprendre et de trouver mes propres explications, souvent persuadée que derrière les apparences il y avait un sens caché. J’étais fascinée par la construction des scénarios. J’analysais la manière dont les scènes se succédaient, ce qui était montré et ce qui ne l’était pas. Mais aussi, comment les indices et les fausses pistes étaient subtilement distillés tout au long de l’intrigue. L’aspect psychologique était, pour moi, l’élément central. J’adorais comprendre comment le réalisateur répondait aux attentes du spectateur. Par quel moyen il le surprenait, gagnait sa confiance. Quels ingrédients donnaient de la crédibilité au récit et à chacun des personnages. À quel rythme l’action évoluait, se précipitait ou, au contraire, se noyait dans trop de détails.

En fait, j’avais un peu oublié cette période. Ce n’est que récemment en m’interrogeant sur mon goût pour les romans policiers que mes souvenirs d’enfance me sont revenus. J’ai fait immédiatement le lien.

J’aime le contraste entre le beau et le laid. La manière dont parfois ils se mélangent et se transforment l’un dans l’autre, nous plongeant dans une ambiguïté permanente. Un pont entre deux pôles. Entre le bien et le mal. Un pont, mais aussi une lutte. Une ambivalence et une déchirure. Des impasses se dressent en nous même, sans arrêt, nous fracturant. Au point que nous devenons nous-mêmes cette fêlure. Les choix sont alors, bien trop souvent, guidés par nos peurs. Je pense que ce dilemme marque mon style d’écriture. Mes mots transforment parfois la dureté en poésie et le réalisme en rêve. N’est-ce pas l’essence mystérieuse de notre condition d’humain ? Je me méfie quand cette part sombre se cache derrière trop d’apparences.

 

8. Comment avez-vous vécu l’épreuve de la maladie d’Alzheimer de votre mère et la relation mère-fille qui en dépendait ?

-J’entends dire que les rôles s’inversent, que l’on finit par devenir la mère de sa mère. Cela me paraît être un cliché. Les choses sont bien plus complexes. La maladie n’efface pas la personne. Ma mère est restée ma mère jusqu’à la fin de sa vie. Je me suis occupée d’elle comme je l’aurais fait si elle avait été en bonne santé. Malgré ses troubles, elle a continué à me donner ce sentiment de sécurité, qui depuis son départ a disparu. Si communiquer par la parole était devenu impossible, j’ai pu partiellement reconstruire un lien avec elle par d’autre sens, le touché, l’odorat, la présence…

Nous ne sommes jamais prêts pour accepter et affronter ce qui peut arriver à l’un de ses proches. Devant de tels évènements, nous nous retrouvons seuls et terriblement déstabilisés par la dégradation d’un lien essentiel. Une solitude qui nous met face à nous-mêmes et nous rend d’autant plus vulnérables.

Voir ma mère fragile et déclinante m’a questionné sur mon devenir.

 

9. Quel(s) conseils(s) pourriez-vous donner aux personnes qui vivent ou vivront cette expérience de fin de vie d’un parent ?

-Pour beaucoup, c’est une période éprouvante où il faudra prendre des décisions auxquelles aucun d’entre nous n’est préparé.

Il est donc important de discuter longuement avec le personnel de l’EHPAD pour mieux comprendre ce qui se passe chez son parent et le rôle que l’on peut jouer.

La maladie mentale est bien plus difficile à accepter que les autres affections, car on ne reconnait plus vraiment la personne. Le lien nous échappe peu à peu. Parfois, le parent commence à s’exprimer de manière agressive, il refuse les soins, il ne sait plus s’habiller seul, il devient incontinent. La communication se détériore. Gardons toujours à l’esprit que derrière le malade se cache une personne dans un grand état de faiblesse, un être humain à part entière qui a sans cesse besoin d’attention et d’amour. Nous devons trouver des moyens de l’apaiser et de lui donner cet amour, par le toucher, la musique, les couleurs…

Il est aussi important de savoir préserver son équilibre et celui de sa famille. Sans cela nous perdons pied et ne sommes plus en mesure d’accompagner sereinement son proche.

 

10. Allez-vous continuer à écrire, à être écrivaine ? Une suite peut-être ?

-Votre initiative d’éditer mon premier roman en braille est un grand encouragement pour moi. Alors, oui, je vais continuer à écrire. Ça ne sera pas une suite, pas pour l’instant (scoop). « Les oubliées de Saint-François » correspond à une période de ma vie. Aujourd’hui, j’ai envie de passer à de nouveaux personnages dans d’autres contextes. Cependant, mon deuxième livre s’inscrira, lui aussi, dans la catégorie roman noir.

Merci Lecia et bon courage dans l’écriture du prochain !

Denis Guérin.

 

Le livre en braille ici :

https://www.cteb.fr/librairie/nouveautes/les-oubliees-de-saint-francois/

 

Vidéo : le résumé du livre par l’auteure elle-même (54s).

 

Ressources pour en savoir plus.

  • Vidéo de l’émission de Frédéric Lopez « Mille et une vies ».  Alzheimer : « comment porter un autre regard sur la maladie ? Colette Roumanoff témoigne ». Un témoignage puissant, positif et visionnaire pour déconstruire notre vision de la souffrance.

https://youtu.be/PxSh7EI_DM0

  • Page Facebook de Lecia Caris :

https://www.facebook.com/carislecia

  • Page Linkedin de Lecia Caris :

https://www.linkedin.com/in/lecia-caris-a31535153/

 

 

 

 

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