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Moitié gauche: un rond blanc sur une texture bleue. Moitié droite: l’affiche du film. Le rugbyman rentre de face sur le terrain en tenant 2 enfants par les mains

Interview de Bertrand Verine : regard d’un spécialiste sur le Toucher

 

À l’occasion de son livre adapté en braille : « Le Toucher par les mots et par les textes »

 

Votre livre Bertrand est méthodiquement structuré et donc aisément consultable. Il est le fruit d’une recherche poussée et rigoureuse. On y découvre le toucher sous le microscope scientifique et sémantique actuel mais aussi sous la loupe littéraire et donc sociologique. Il en découle un inventaire des perceptions tactiles fourni de références.

Même si les sens nous unissent, ils nous séparent aussi. Chacun d’eux, couplé à notre cerveau, à notre culture, à nos connaissances, nous fait expérimenter une réalité propre. L’intensité, l’éveil et la fonctionnalité d’un sens sont, d’origine, une inégalité entre les êtres. Et nous n’avons pas tous la même sens-sibilité !

Les sens renvoient donc à notre perception du monde et à notre subjectivité, cette réalité intrinsèque et individuelle, que l’on ne peut que superficiellement partager avec les autres. C’est là que les mots viennent renforcer et aider, comme votre livre en fait la démonstration.

Comment se comprendre alors si la première personne a perdu la vue alors que la seconde entraîne et compte sur celle-ci chaque jour un peu plus? Pouvons-nous, par vos recherches, votre expérience et vos connaissances de chercheur regroupées dans ce livre, par cet interview, s’aider mutuellement à mieux imaginer ?

Car il ne s’agira pas de comprendre en substance, luxe réservé à l’expérimentateur, mais de partager, d’imaginer et de démystifier.

 

Bonjour Bertrand,

 

1. Comment vous présenteriez-vous à ceux qui ne vous connaissent pas ? Comment vous définiriez-vous ?

Portrait de Bertrand vérine

Portrait de Bertrand vérine

Sur le plan professionnel, j’aurais voulu être romancier, mais comme ce n’est pas un métier et, surtout, comme je manque totalement d’imagination, je suis devenu professeur de français en lycée, puis de grammaire et de stylistique à l’université, et chercheur en analyse du discours. Sur le plan personnel, je suis un amateur forcené de presque toutes les formes d’art, avec une prédilection pour la sculpture, les romans, les films de fiction, la musique (dans toute sa diversité) et les grands restaurants. Sur le plan médicosocial, je suis aveugle depuis l’âge de cinq ans, j’ai totalement oublié les couleurs et je n’ai aucune nostalgie de la lumière.

 

2. Votre livre rend compte des propriétés tactiles, du rôle du toucher dans nos actions, nos soins et nos systèmes de pensée. Pourquoi avoir écrit cet inventaire et rédigé cette mise en perspective systémique sur le toucher ?

Parce que les personnes voyantes, en Occident, l’ont totalement mis en inconscience depuis 150 ans, au point que beaucoup ne se rendent plus compte de tout ce que cela leur apporte, et sont mal à l’aise lorsqu’une personne touche, que ce soit dans un but professionnel ou en raison du handicap visuel. Elles ont besoin de réapprendre à toucher et à parler de leurs sensations, mais, justement, on apprend à regarder, à écouter et même à goûter, jamais à toucher.

 

3. D’où vous vient l’amour des mots et de la langue française ? Scientifique et littéraire ?

D’abord, du besoin de me distraire quand j’étais pensionnaire en établissement spécialisé : je dévorais tous les livres et toutes les revues disponibles à la bibliothèque. Puis d’un prof de français extraordinaire en classe de 1ère. Enfin, de quelques grands écrivains : Jean Giono, Gabriel García Márquez, Juan Marsé, Patrick Chamoiseau, etc.

 

4. Dans la hiérarchie culturelle des perceptions, notre société est majoritairement basée sur le sens visuel. La vision, si riche en détails et si rapide dans l’acquisition d’informations est-elle survalorisée? Faut-il se soucier plus de notre sens du toucher dans le futur ?

Mains de Dieu et d'Adam de la Chapelle Sixtine refaites en dessin et couleur.

Photo de Claudio Schwarz

L’école continue à enseigner que l’espèce humaine possède cinq sens, mais elle n’éduque méthodiquement que la vue et l’ouïe, et encore, heureusement pour l’ouïe qu’elle est le canal principal du langage, et que le marché de la musique est très lucratif… Jusqu’aux années 1990, toute la créativité industrielle était orientée vers des images plus nombreuses et de meilleure qualité. Mais de plus en plus de gens ont fini par saturer, par avoir besoin de revenir à plus de diversité et de réalité. L’artisanat et les loisirs créatifs sont redevenus à la mode. Aujourd’hui, même les informaticiens travaillent sur le toucher, d’abord pour rendre les robots plus performants ou pour améliorer la chirurgie assistée par ordinateur, mais aussi pour que, dans quelques années, notre tapis de souris puisse nous transmettre la texture du vêtement que nous achetons sur internet.

 

5. C comme « Covid ». Qu’est-ce que cette pandémie a modifié ou ravivé concernant le toucher ? À quoi est soumise la personne non-voyante quand la société dit brutalement « arrêtez de toucher, arrêtez de vous toucher les uns les autres, de vous serrer la main, de vous embrasser » ?

En 2019, la société disait encore trop souvent « Défense de toucher » et, comme par hasard, elle oublie de dire aujourd’hui que le corona virus se transmet par la respiration et par la salive, mais pas par la surface des objets ni même par les mains, surtout si on les lave régulièrement, ce qu’on était déjà censé faire avant la pandémie… « Limiter les embrassades » et porter un masque sont donc des consignes raisonnables, mais « Ne pas toucher » est un slogan inapplicable qui entretient la psychose au lieu de nous apprendre à être attentifs. Pour les personnes aveugles, cela a surtout rendu criants des réflexes sociaux dont elles n’avaient pas forcément conscience ou qu’elles essayaient d’oublier. Les conséquences ont surtout été dramatiques pour les personnes isolées, par exemple quand on leur refusait de l’aide par peur du contact.

 

6. Devoir toucher pour communiquer, en quoi cela change t’il son rapport au monde, à l’autre ?

Cela le rend plus compliqué la plupart du temps, parce qu’il faut négocier avec l’absence d’éducation du toucher. Déjà, il faut apprendre à toucher par soi-même, puisqu’on vous l’enseigne très peu, même dans les centres de réadaptation spécialisée, et pas du tout en inclusion scolaire. Ensuite, il faut élaborer tout seul des stratégies pour faire passer inaperçus ses effleurements ou rendre ses palpations acceptables socialement. Du coup, chaque contact grappillé devient un trésor sur lequel on échafaude une représentation mentale.

 

7. Les sens sont le moyen de communication entre les êtres humains, entre eux et leur environnement. C’est un interface heureux et douloureux suivant les occasions. L’absence de vue préserve-t-elle de certains maux ?

Je ne me souviens pas des maux de la vue, mais, d’après tout ce que j’entends, une personne aveugle est au moins préservée de la saturation, de la pollution lumineuse, des images subliminales, etc. beaucoup de personnes voyantes ne font pas attention à ce qu’elles touchent, parce qu’elles regardent en même temps et parce que leur objectif est d’agir, de manipuler, et non de percevoir par leur peau. Mais quand on touche volontairement, pour toucher, ou quand on est touché par quelqu’un, on y est davantage attentif, et, sauf en cas de violence, on peut interrompre ce contact plus facilement que cesser de regarder ou de voir. Vous avez raison de souligner que toutes les perceptions peuvent être heureuses ou douloureuses. Les personnes voyantes associent trop souvent le toucher à la sensualité, mais on peut avoir peur du contact de certains animaux, ou être dégoûté par certaines consistances ;…

 

8. Est-ce que le sens du toucher a des secrets ?

Actuellement, son principal secret est qu’on n’en parle pas assez et qu’on ne le cultive pas consciemment : c’est pourquoi j’ai composé ce livre. Je rêve d’une société où on choisirait d’échanger certains de ses secrets tactiles et de garder les autres pour soi, tout comme on le fait pour ce qu’on voit et pour ce qu’on entend. Toutes les personnes qui excellent dans un domaine créatif ont des secrets tactiles : les artisans, les musiciens, les soignants (créateurs de bien-être). Mais presque toujours, par manque d’habitude d’en parler, ils considèrent qu’on doit les découvrir par soi-même, en tâtonnant.

 

9. Toucher soigne et calme nos angoisses. Du fœtus à la fin de vie, bien des maux physiques comme psychologiques sont soignés par le toucher et occupent des disciplines entières : Kinésithérapie, ostéopathie, santé sexuelle, examens cliniques, acupuncture, massages, art-thérapies, maternité, développement personnel, etc.  Vous dites d’ailleurs dans votre livre : « on a assez vite redécouvert que soigner comporte une part irremplaçable de contact physique ». Le corps par le corps ?

Devant un triangle de néons lumineux, un et une ado se font face, paumes de la main jointes.

Photo de Noah Buscher

Plutôt le corps constamment présent, en interaction avec l’émotion et avec l’intelligence, qu’on a fait l’erreur de séparer en trois entités hiérarchisées qu’on pourrait isoler selon les moments et les activités. En particulier, on accorde plus d’attention au corps et au toucher des bébés et des personnes âgées. Entre les deux, le corps doit être une machine prête à l’action, dont les perceptions doivent être fonctionnelles, les émotions contrôlées et l’intelligence souveraine. Heureusement, la déculpabilisation de la sexualité entre adultes consentants et la mode du sport ont commencé à montrer que le corps, l’émotion et l’intelligence peuvent coopérer de manières très diverses dans toutes sortes d’activités, notamment pour la prise en compte de l’autre, du partenaire.

 

10. En parcourant votre livre, il me vient une théorie que j’aimerais partager avec vous…

La vue, c’est un outil pour prendre connaissance de l’information de loin, en avance des autres sens. L’ouïe serait plutôt un contact de mi-distance. L’odorat joue la carte de la détection de proximité tandis que le toucher et le goût, sont des acquisitions fines, exclusivement réservées au « très près ». Comme si chaque sens ou chaque combinaison de sens servait un large spectre d’acquisition des données chez l’humain, possiblement en rapport avec la distance d’elle à nous ? Donnée très importante pour se sécuriser et garder notre intégrité ? Qu’en pensez-vous ?

J’en pense du bien !… à condition de toujours mettre en avant la combinaison des sens, de ne pas se replier sur le tout sécuritaire, le tout distanciel et l’intégrité crispée sur elle-même. De toute façon, le temps se chargera de la défaire, notre intégrité. Vivre c’est prendre des risques, mais, si l’on veut vivre longtemps, des risques calculés. C’est d’abord à cela que doivent servir la combinaison des sens et la coopération entre le corps, l’émotion et l’intelligence. Puis à créer des moments de bonheur, pour nous et pour autrui.

 

11. Intuition, Inspiration, kinesthésie, ressenti non physique, … Et le « 6ème sens » Bertrand, … vous y croyez ?

Si vous pensez au fameux sens des obstacles des personnes aveugles, j’y crois d’autant plus que je suis en train de le perdre, parce que mes oreilles faiblissent. Je crois à la combinaison des sens et au fait que, selon l’attention qu’on leur accorde, on peut privilégier très provisoirement une sensation ou une autre. La vibration, l’équilibre, le magnétisme, la douleur, le plaisir, etc., conservent de nombreux mystères sur lesquels les biologistes font régulièrement de nouvelles découvertes. En fait, les « cinq sens » sont une simplification pédagogique. Mais la simplification la plus dangereuse est de tout ramener à l’audiovisuel, de réduire les personnes voyantes à leurs yeux et les personnes aveugles à leurs oreilles. Si de telles réductions étaient fondées, que resterait-il aux personnes sourdaveugles ?

 

12. Le braille papier, c’est encore important pour un non-voyant aujourd’hui ?

Mille fois oui ! Je viens de terminer un article sur ce sujet pour le Bulletin pédagogique des professeurs et éducateurs d’enfants aveugles ou amblyopes. Peut-être, un jour, les progrès de l’informatique nous donneront-ils des pages de braille virtuel. Mais en attendant, aucun enregistreur numérique, aucune synthèse vocale et aucune plage de braille éphémère, avec sa ligne unique, ne nous fournit ce qui est le propre du texte écrit : la simultanéité des mots dans l’espace de la page, la possibilité, par exemple, d’avoir une définition sous la main gauche et ses illustrations sous la main droite, etc. c’est tellement vrai que, pour finaliser Le Toucher par les mots et par les textes, j’ai demandé au CTEB d’embosser un exemplaire unique qui m’a permis de supprimer certaines répétitions, de déplacer certaines idées pour les rendre plus cohérentes ou de réaliser les index en repérant manuellement les mots dans l’espace tangible des pages embossées afin de reporter dans la liste alphabétique de mon ordinateur les sections où ils apparaissent. Merci à vous pour ce gros travail, que vous avez dû refaire entièrement pour proposer la version définitive du livre aux autres lecteurs braillistes.

 

Un chaleureux merci Bertrand pour cet échange et ce sujet passionnant sur le toucher.

Denis Guérin.

Le livre en braille ici :

https://www.cteb.fr/librairie/nouveautes/le-toucher-par-les-mots-et-par-le-texte/

 

 

Ressources pour en savoir plus.

  • La biographie, la bibliographie et un interview en podcast de Bertrand Verine sur France inter (2014) :

https://www.franceinter.fr/personnes/bertrand-verine

 

  • Article et vidéo complémentaires: « Le vocabulaire tactile existe, je l’ai entendu » (2019) :

http://fondationdutoucher.org/le-vocabulaire-tactile-existe-je-lai-entendu/

 

  • Bertrand Verine, président de l’AFONT, Association pour la FONdation du Toucher :

http://fondationdutoucher.org

 

  • Vice-président d’apiDV chargé de la culture, Maître de conférences honoraire en Sciences du langage, Université Paul-Valéry Montpellier 3, CNRS, PRAXILING UMR 5267, route de Mende, F34199 Montpellier cedex 5 : 

http://www.praxiling.cnrs.fr/annuaire/name/bertrand-verine-1

https://www.facebook.com/Fondation-du-toucher-AFONT-101010162114003

 

 

 

 

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